CARNET

Observer, Evaluer, Capitaliser…..

L’agriculture moderne a comme l’ensemble du monde économique succombé au diktat de l’évaluation de sa performance. Mais le seul et unique critère utilisé pour évaluer est la «productivité» c’est-à-dire la quantité de récolte qu’elle arrive à faire «produire» à la terre. Depuis plus de 50 ans, la recherche et la vulgarisation ont déversé via les médias et les universités le concept du «toujours plus» en affirmant que c’est le seul moyen de satisfaire aux besoins croissants de l’humanité et cela sans prendre en compte les effets sur l’environnement.
Mais cette vision est la fuite en avant unilatérale qui en a découlé et a ignoré que notre outil de travail « le SOL » est constitué d’un ensemble d’organismes vivants qui se comptent en millions par gramme de terre et qui sont interdépendants et directement impactés par l’action de l’homme.
Produire tout en ayant un sol en « bonne santé » voilà l’objectif que je me suis fixé il y a dix ans, quand j’ai décidé de passer à l’Agriculture de Conservation. Mais comment peut-on dire qu’un sol est en bonne santé ? Quels sont les critères pour évaluer la santé d’un sol ? Le fait de ne plus utiliser de produits de synthèse, que ce soit des engrais ou des pesticides, m’a beaucoup aidé car rien n’est plus masqué avec ces derniers qui jouent souvent le rôle de « dopant ». On se retrouve avec son sol et sa capacité à produire, le tout directement corrélé aux interventions de l’homme !

Le premier critère est l’OBSERVATION : L’observation de la végétation aussi bien sous l’angle de la biomasse produite, que de la diversité de la « végétation spontanée » (appelée mauvaises herbes). La bonne croissance et le bon état sanitaire des cultures donneront une idée très juste de la santé et de l’équilibre de la terre. La deuxième observation est la vitesse de dégradation des résidus végétaux en surface qui donne une indication de l’activité de la macro faune de surface et de l’activité des vers de terre. Les turricules ainsi que les trous ou cabanes de vers de terre sont également des indicateurs de première importance. Pour déterminer l’état structural, vous prenez une tige métallique de 8 à 10mm de diamètre que vous enfoncez dans le sol, la résistance que vous allez rencontrer vous donnera une information sur sa compaction. Pour aller un peu plus loin, prenez une bêche et faite le « test à la bêche » ( cf. doc  Test_a_la_beche). Cette observation vous donnera en un coup d’œil l’état de l’exploration du sol par les racines, ainsi qu’un aperçu de l’état des agrégats. Si vous observez un état général non satisfaisant ou des signes de « fatigue » vous pouvez réaliser un profil plus profond qui vous renseignera un peu plus sur son fonctionnement (état de l’enracinement, semelle de travail, porosité etc.). L’ensemble de ces observations assez subjectives mêmes si elles sont quantifiables pour certaines, peut être complété par des tests assez simples mais qui vous donneront un aperçu plus précis.

On pourra EVALUER par des mesures entre autre : le comportement ou la tenue des agrégats à l’action de l’eau. Ce test est appelé en Anglais « Slake test » (cf. video Slake_test). Il peut être réalisé au champ de manière très simple avec une bouteille d’eau de 1.5 litre, dont on a coupé la partie conique. Un autre test très simple, est le test d’infiltration d’eau. Vous prenez un cylindre d’environ 35 à 40 cm de diamètre que vous enfoncez légèrement dans le sol et vous y versez 10 litres d’eau ce qui correspond à peu près à 100 mm de précipitation et vous mesurez le temps que met l’eau pour s’infiltrer dans le sol. Cela vous donne aussi une idée de la porosité réelle, qui permet d’absorber l’eau et qui est également un facteur clé pour une bonne circulation de l’air dans le sol nécessaire à une bonne activité biologique. Si vous rencontrez des difficultés particulières que vous n’arrivez pas à expliquer la suite logique est de faire des analyses de sol les plus complètes possibles, à savoir quantification et qualification de la MO ainsi que de l’activité biologique, analyse chimique et physique. Mais rien ne remplacera vos observations faites sur le terrain lors des tests ou des prélèvements, les analyses sont des informations complémentaires qui seront utiles pour la mise en place des actions correctives (amendement/fertilisation).

CAPITALISER les acquis : Par nature toute intervention au niveau du sol induit automatiquement une perturbation du milieu. Cela n’est pas un problème en soit. Mais il faut toujours porter un regard « global » sur notre travail pour ne pas détruire ce que l’on a construit auparavant. En AC Bio le souci le plus récurent est la maitrise des adventices. Un travail du sol intensif par des déchaumages profonds et fréquents en période chaude et sèche de manière répétée peut par exemple être très préjudiciable à la vie du sol. Un couvert bien adapté semé directement après récolte peut s’avérer plus efficace dans cette course à l’occupation du terrain et va en plus produire de la biomasse et générer une intense activité biologique au niveau du système racinaire ce qui va régénérer le sol. Le piège c’est de se laisser enfermer dans une vision unilatérale qu’elle soit économique ou technique. Il faut toujours intégrer les problèmes dans une approche globale qui aura pour objectif : maintenir ou améliorer la santé du sol tout en produisant suffisamment pour dégager un revenu décent.

Michel ROESCH | Sol Vivant octobre 2014

Le sol est l’estomac des plantes. « Aristote »

La grande omission du « développement » agricole des 50 dernières années est certainement le CARBONE. Cela est en partie dû au fait que la recherche c’est focalisé uniquement sur la plante, et que cette dernière n’a pas besoin d’apports d’énergie puisqu’elle la puisse gratuitement du soleil et la transforme en carbone grâce à la photosynthèse.

Pourtant dès l’antiquité, des hommes avaient compris le rôle primordial que joue le carbone dans le sol. En schématisant, le carbone est l’énergie ou la nourriture de la faune et de la flore du sol. Et comme pour l’humain, plus l’alimentation est riche et variée, plus il a de chance d’être en bonne santé, pour le sol c’est exactement la même chose, plus la diversité des sources de carbones est grande plus il sera en bonne santé ce qui se traduits par une productivité naturelle plus élevée et des plantes plus saines. Quand on parle de carbone ou de matière organique on pense de suite aux résidus de cultures ou aux apports exogènes de type fumier, lisier ou compost.

Mais il y a une source de carbone absolument indispensable à un bon fonctionnement du sol, c’est le carbone que sécrète les racines pour alimenter la vie bactérienne du sol, ce sont les exsudats racinaires qui représentent en fonction des différents types de plantes en moyenne 20 à 30% de l’énergie totale générée par la photosynthèse. Pour un maïs par exemple, le volume des exsudats racinaires peut atteindre sur la durée du cycle de végétation plus de 1000 m3/ha ce qui est impressionnant. Et contrairement aux idées reçues, l’énergie stockée dans la graine sous forme d’amidon et qui se transforme lors de la germination ne sert pas à nourrir la future plantule, mais est en grande partie libérée par le germe pour stimuler la vie bactérienne autour de ce dernier et déclencher le mécanisme très complexe de son alimentation et de sa croissance.

La rhizosphère qui en résultera sera une zone dans laquelle l’activité biologique sera extrêmement intense, jusqu’à mille fois supérieure dans les premiers millimètres autour des radicelles que dans le sol sans racine. La plupart des plantes vont également créer des liens symbiotiques avec des champignons appelés mycorhizes. La racine va nourrir le champignon en sucre et le champignon va prolonger la toile pour explorer le sol et fournir différents éléments à la plante et notamment le phosphore. Les mycorhizes vont également fabriquer la Glomaline (qui est une combinaison de sucre et de protéines) qui va servir de « colle » pour générer des agrégats résistants à l’eau. Franz Sekera pédologue/agronome  Autrichien du début du 20 siècle appelait  cela « Lebend Verbauung » c’est-à-dire « construction par la vie ».
Comprendre ce principe de base de la « Nutrition carbonée » par les racines permet de saisir l’importance stratégique des couverts végétaux multi espèces et des cultures associées.

Informations complémentaires : Conférence « Couverts végétaux et Fertilité des sols » organisée par Base-Alsace avec Christoph Felgentreu de la DSV le jeudi 28 novembre 2013 au Lycée agricole d’ Obernai.

Michel ROESCH | Sol Vivant décembre 2013

Le « Marketing Thinking » et l’Agriculture de Conservation

Le « pensé marketing » est devenu une science qui ne laisse rien au hasard. Et c’est peut-être mon passage dans une grande entreprise commerciale qui m’a rendu attentif à cet aspect qui a pris une importance stratégique pour tout produit avant sa mise en marché.

• Le premier aspect et de loin le plus important c’est le verdict de l’œil « le look »
• Le deuxième argument de vente c’est « la facilité » ou l’aptitude à proposer une solution en face d’un problème.
• Le troisième c’est la « sécurité », vous ne prenez aucun risque.

Mais quel lien y a-t-il entre cela et l’agriculture de conservation et bio de surcroit. C’est tout simplement que la démarche est « anti-marketing »,  je parle bien entendu de l’aspect production. Aux Etats-Unis l’AC est appelé  » Dirty-Farming » ou « l’agriculture sâle ». Notre conditionnement a aseptisé nos champs de toutes plantes non « exploitables » et à avoir des parcelles propres est un frein culturel de très grande importance. La première fois que j’ai semé une culture, dans un couvert vivant j’ai deux collègues qui en l’espace de quelques heures se sont arrêtés au bord de la parcelle pour me questionner sur mon travail. Quelques mois plus tard le premier m’a avoué qu’il n’aurait jamais cru que mon maïs allait donner quelque chose, et le deuxième que si c’est cela l’agriculture de demain il renoncera à être agriculteur. Ce frein évident lié à l’aspect visuel est le premier frein au développement de l’Agriculture de Conservation.
Le deuxième frein et non le moindre est « tu te compliques la vie » argument absolument anti-marketing. Et le terme TCS qui veut dire « techniques culturales simplifiées » est un abus de langage car cela complexifie les pratiques agricoles. On sort d’une logique de recette simple, labour; préparation du sol; semis; pour une gestion minimale et appropriée du travail du sol en fonction de critères divers et variés comme la météo, le type de sol, la rotation, si travail du sol il y a. Le fait de sortir de la monoculture pour une rotation appropriée est souvent perçue comme une contrainte et de surcroit antiéconomique au premier abord.
Le troisième critère, c’est l’apprentissage de l’évaluation du risque et de sa gestion. Nos conseillers et fournisseurs nous submergent depuis plus d’un demi-siècle de solutions commerciales pour réduire le risque voir le supprimer. Cela va des protections des semences systématiques contre une multitude d’hypothétiques ravageurs comme des désherbages systématiques ou des traitements des cultures contre les maladies ou éventuels ravageurs. Par cette démarche nous nous plaçons dans la plus part des situations en dehors des solutions que peut nous offrir gratuitement la nature. L’exemple le plus pédagogique est le semis direct de colza associé à d’autres plantes qui évitent dans la plus part des cas le désherbage et la lutte contre les insectes. Mais il n’y a pas de garantie que cela fonctionne tout le temps ou à 100%. Il faut donc envisager un éventuel plan B. Nous ne sommes plus habitués à prendre un risque, que certes il faut évaluer, et le gérer en fonction de l’évolution de la culture suivant les aléas climatiques de l’année.

En résumé je me rends compte que le premier frein à l’évolution vers l’agriculture de conservation est humain. Il y a une partie qui est intrinsèque à notre comportement qui est le besoin de certitudes et de sécurité, et une partie liée à notre éducation et à notre époque qui est surtout liée au visuel et à la facilité.

Michel ROESCH | Sol Vivant octobre 2013